la-faute-de-l-abbé-mouret- Serge Mouret est le prêtre d'un pauvre village, quelque part sur les plateaux désolés et brûlés du Midi de la France. Barricadé dan sa petite église, muré dans les certitudes émerveillées de sa foi, assujetti avec ravissement au rituel de sa fonction et aux horaires maniaques que lui impose sa vieille servante, il vit plus en ermite qu'en prêtre. À la suite d'une maladie, suivie d'une amnésie, il découvre dans un grand parc, le Paradou, à la fois l'amour de la femme et la luxuriance du monde. Une seconde naissance, que suivra un nouvel exil loin du jardin d'Éden... -

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Mon avis :

Quel plaisir de retrouver la plume de Zola dans ce cinquième tome des Rougon-Macquart ! La découverte de cette merveilleuse fresque familiale, saga littéraire incroyable, est pour moi du bonheur à l'état pur, car je savoure la lecture de chaque volume qui passe entre mes mains. Me voilà à présent rendue au quart de la série, prête à faire le point sur ma récente lecture de La Faute de l'abbé Mouret...

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  • Une réécriture moderne et efficace

Il est des livres surprenants, des livres qui nous entraînent dans leur sillage, nous prennent par la main et nous tirent vers l'inconnu. Sans savoir ce qui nous attend, nous pénétrons dans un univers qui, bien qu'ancré dans une réalité historique, nous apparaît de manière tout à fait irréelle, immatérielle, comme si le temps n'avait aucune emprise sur l'intrigue et ses personnages... Simple imagination ou talent de l'auteur ? Personne ne peut savoir et affirmer avec certitude qu'il s'agit de l'un ou l'autre. Pour ma part, je pense que ce roman relève d'un habile mélange de ces deux points de vue et réunit toutes les conditions nécessaires pour en faire un énorme coup de coeur, tout comme les quatre précédents volumes !

Tout d'abord, confrontons-nous au point majeur de cette histoire : réécriture façonnée, imagée mais profonde de la Genèse biblique, La Faute de l'abbé Mouret est un récit d'une intensité tout à la fois merveilleuse et inquiétante. Émile Zola, puisant dans les ressources et les racines de l'humanité, insuffle l'énergie et la puissance qui font de cette histoire un ouvrage au charme angoissant. Situé entre ombre et lumière, oscillant entre Bien et Mal, hésitant entre la vie et la mort... Un poison lascif qui se distille progressivement dans les veines de nos personnages, répandant en eux une toxine aux effets destructeurs, au pouvoir capable de briser un esprit et de diviser les coeurs.

Faisant fi des principes de son époque, Émile Zola conçoit son intrigue sur la tentation, l'envie, le désir, les pulsions irrépressibles qui trahissent l'abstinence choisie par Serge Mouret. L'abbé, pourtant si reclus dans sa foi, si convaincu de son amour pour Dieu, ne se laisserait-il pas aller à une dévotion suprême envers la Vierge Marie ? Fébrile, à la limite d'un amour interdit, l'ecclésiastique fuit la vie réelle baignée de la lumière chaleureuse du soleil, parfumée de l'odeur de la terre, bruyante des cris d'animaux, résonnant de la joie innocente et des rires cristallins des jeunes filles du village... Délaissant une réalité démystifiante à ses yeux, l'abbé Mouret préfère se réfugier dans le sein réconfortant, dans la virginité inaccessible et pure de Marie, la Sainte Vierge qui lui offre la douceur et l'amour simple d'une femme sans commettre l'infâme péché de chair. Mais à force de croyances maladives, d'incessantes litanies et d'interminables prières, à force d'offrande de son corps, de son coeur et même de son âme tout entière à la seule détentrice de sa foi, l'isolement psychologique du jeune Serge pourrait bien, tôt ou tard, causer sa chute et provoquer sa descente aux enfers.

Ainsi, l'on se trouve face à une intrigue incisive et percutante, sombre, menée tambour battant, mais qui se veut également visuelle, auditive et odorante, respirant les mille et une fragrances composant les allées, les jardins, les chemins et les parcs aux senteurs diverses, d'un massif de fleurs au parfum capiteux jusqu'à l'arbre verdoyant dégoulinant de résine mielleuse, en passant par les herbes folles dont se dégage une fraîcheur incomparable. Le clapotis rassurant d'un ruisseau tout près apaise l'oreille, la vue de la nature sauvage, paradisiaque, idyllique, propice à laisser naître les amours, enchante l'esprit fougueux, vivant d'une jeunesse nouvelle de la blanche Albine et de l'impétueux Serge, tandis que chantent les oiseaux nichés au creux des troncs moussus et que résonnent les grésillements étranges et autres stridulations des insectes cachés ici et là.

Définitivement, Zola sait comment emballer, comment emporter son lecteur, comment lui permettre de s'évader sans pour autant voyager dans des mondes inconnus peuplés de créatures imaginaires. L'humain seul, terrifiant parfois, suffit à étonner son public, à amener la réflexion nécessaire vis-à-vis de ses propres convictions, à induire ce doute dérangeant qui perturbe et laisse l'esprit critique faire son oeuvre. Ce roman est loin de m'avoir laissée indifférente, et sa lecture n'en fut que plus magique, tragique aussi, car le récit, s'il est dépaysant, offre une palette d'émotions, une nuance de sentiments allant de l'exaltation profonde à la confusion la plus totale, en passant par le chagrin désespéré, torturé, déchaîné par une foule d'idées contradictoires.

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  • Un classique après l'autre...

Lu dans le cadre du Classic Year Challenge dont je vous ai parlé juste ICI, La Faute de l'abbé Mouret m'a impressionnée, car Zola met toute sa force d'écriture et tout son talent d'auteur au service d'un roman riche de détails, foisonnant de couleurs, criant d'une vérité déchirante de réalisme. Il est, je pense, impossible de rester insensible face à une telle histoire, et ce, malgré les longueurs, les passages à rallonge sur lesquels l'on pourrait pinailler. Tout comme avec les quatre premiers tomes des Rougon-Macquart, Zola frappe fort et, surtout, frappe juste. Il n'est pas dans le déni littéraire de ce qu'il raconte, pas plus qu'il n'exagère la mise en scène de son récit. Les personnages d'Albine et Serge, aussi complémentaires que contraires, s'imbriquent parfaitement dans le contexte luxuriant de cet Éden aux barreaux dorés : prisonniers d'un amour impossible, tous deux dévastés par cette relation inaboutie, ils sont, pour l'une, les pantins d'une société dont ils doivent suivre aveuglément les règles et, pour l'autre, les jouets désoeuvrés d'une génétique familiale servile.

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En résumé, La Faute de l'abbé Mouret est un énorme coup de coeur pour moi ! Encore une fois, j'insiste sur l'intensité voluptueuse qui se dégage de l'intrigue et qui lui confère sa beauté vénéneuse. Même la plus belle des fleurs peut renfermer le plus mortel des poisons... Ce roman, aussi grandiose et extraordinaire soit-il, cache au fil des pages des épines redoutables dans l'ombre desquelles se tapit la fièvre florissante que seul Émile Zola sait donner à ses livres.

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Détails sur ce livre :

La Faute de l'abbé Mouret, publié aux éditions Le Livre de Poche

Auteur : Émile Zola

Nombre de pages : 510 pages

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Je vous dis à bientôt pour un prochain article et je vous souhaite de faire de belles lectures.

Sue-Ricette

coup de coeur