mardi 21 septembre 2021

L'Assommoir

l-assommoir- Qu'est-ce qui nous fascine dans la vie "simple et tranquille" de Gervaise Macquart ? Pourquoi le destin de cette petite blanchisseuse montée de Provence à Paris nous touche-t-il tant aujourd'hui encore? Que nous disent les exclus du quartier de la Goutte-d'Or version Second Empire? L'existence douloureuse de Gervaise est avant tout une passion où s'expriment une intense volonté de vivre, une générosité sans faille, un sens aigu de l'intimité comme de la fête. Et tant pis si, la fatalité aidant, divers "assommoirs" - un accident de travail, l'alcool, les "autres", la faim - ont finalement raison d'elle et des siens. Gervaise aura parcouru une glorieuse trajectoire dans sa déchéance même. Relisons L'Assommoir, cette "passion de Gervaise", cet étonnant chef-d'oeuvre, avec des yeux neufs. -

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Mon avis :

Après un long moment d'absence, me voilà de retour par ici pour vous parler de L'Assommoir, un des romans-clé de la série des Rougon-Macquart, fresque familiale historique et, par bien des aspects, épique, comme seul Émile Zola sait produire de tels chefs d'oeuvre. Mon amour pour cette saga ne vous est pas inconnu et je ne saurais dire combien j'ai apprécié la lecture de cet épisode ô combien puissant de réalisme et fort d'un défaitisme aussi notoire, évident, que barbare.

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  • Le roman du Paris populaire

Tour à tour plaidoyer puis blâme, L'Assommoir se veut le porte-parole d'une décadence populaire globale, reflet indirect de la politique de l'époque et miroir sans précédent des illusions perdues, des ambitions arrachées, volées, noyées sous la misère et les envies dévorantes, qui rongent les coeurs et plient les âmes les plus malléables à leur volonté morbide. Gervaise Macquart représente cette déchéance lente et douloureuse, où l'inaccessibilité du bonheur pousse les esprits combattifs à se complaire dans leurs petits excès de folie qui, pourtant, retombent bien vite et se montrent sous un jour nouveau, plus sombre et cruel. Émile Zola décrit dans ce roman le système financier et politique qui utilise à son avantage la population pour mieux s'enrichir et conduire un peu plus chaque jour hommes et femmes à s'abrutir dans leur travail, à se perdre dans leurs rêves, à emprunter la voie que le gouvernement a choisie pour eux.

Le destin de ces pauvres gens est donc tout tracé. Profitant de la naïveté et des songes grandioses des petits provinciaux, Paris avale et anéantit tous les espoirs. Gervaise, par sa simplicité, ne voit pas le mal ; elle s'abandonne aux délices, aux opportunités mensongères que sème la vie sur sa route. Aveuglée par sa montée en société, passant de modeste lingère à patronne émérite, elle ne se doute pas un seul instant de la chute inévitable qui l'attend. Sa descente aux enfers, bien que triste, retrace le quotidien par trop réel des campagnards venus à la capitale avec le fol espoir de se sortir de leur misère, de leur chagrin. Paris les accueille alors avec la promesse de meilleurs lendemains, d'une vie plus accomodante, d'une réussite qui les rendra heureux. Mais l'argent, la boisson, la perversité et les travers humains en tout genre ont tôt fait de réduire à néant ces douces envies. La sueur, le sang, les larmes... Rien de tout cela ne suffit à calmer l'appétit vorace du plus haut lieu de France. Le manque d'éducation et la pauvreté accentuent sans tarder la chute de tout un chacun, laissant aux bourgeois et aux aristocrates une toute-puissance indubitable, tandis que le petit peuple se retrouve à la merci de la corruption, de l'injustice, jusqu'à les conduire aux portes de la folie.

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  • Gervaise ou la fatalité écrasante

Métaphore humaine d'une société pourrie de l'intérieur, Gervaise, sous la plume de Zola, arbore les traits d'une femme modeste, influençable, sensible et donc manipulable à bien des égards. Elle est le portrait typique de la population de l'époque, sans le sou et ignorante, fébrile d'une vie nouvelle, pleine d'attentes. C'est sa simplicité qui la rend tout aussi attachante que détestable, car son personnage subit sans réagir, se fait spectateur conscient et volontaire de sa propre chute. Ses rêves commerçants lui montent à la tête, la détournent de la réalité. La pauvreté, la crasse et la cruauté se font ses voisines quotidiennes sans que, pourtant, Gervaise n'y accorde une importance particulière. Comme si, au fond d'elle, elle se savait condamnée à un avenir des plus incertains et qu'elle avait décidé de ne rien tenter pour, peut-être, l'éviter. Son statut de dirigeante d'entreprise en impose quelque peu, mais sera-t-il pérenne ? La situation d'ouvrier de son mari est-elle vouée elle aussi à perdurer dans la bonhommie, la sincérité et le don de soi ? Rien de moins que ces questions, et bien d'autres, que l'auteur amène d'un ton qui se veut tout aussi tranchant et impartial, que compréhensif et humain. Tout autant qu'il semble accabler Gervaise de par son passé, sa famille, sa personne, il la défend et l'honore d'un autre côté.

Gervaise est une femme parmi tant d'autres, noyée dans la masse mais qui se démarque pourtant. Le destin pèse de tout son poids et, menaçant, s'amoncelle tels d'imposants nuages au-dessus de sa tête et de celle de ses proches. Aussi bien actrice que spectatrice, elle observe et n'agit pas. Est-ce par manque de discernement ? Ou bien la fatalité a-t-elle raison de sa volonté dès le début ? L'on pourrait alors comparer cela à un serpent dont la tête, superbement ignorée, n'a pas été coupée au bon moment. Ainsi, mordue au plus profond de son coeur, Gervaise ne s'aperçoit même pas que le venin se distille lentement, progressivement, dans ses veines amoindries, comme exsangues de tout désir de vivre. Émile Zola pose alors cette question qui, en quelque sorte, est le fil rouge conducteur des Rougon-Macquart : peut-on échapper à notre hérédité, à ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Victime de la société, Gervaise se laisse également aller sans l'ombre d'un doute aux plus vils traits de caractère de sa famille. Sa généalogie la rattrape, la malmène, la pourchasse silencieusement et étouffe pleinement celle qu'elle est.

Avec cette interrogation en tête, la lecture de L'Assommoir demeure comme une réelle étape, un passage nécessaire bien que sombre. Il est un pilier dans l'accomplissement de l'oeuvre de Zola, car il restranscrit avec justesse la pensée naturaliste, il invite l'homme, l'être humain, à se positionner au plus près de lui-même pour tenter de se comprendre, de se cerner dans sa complexe globalité. Zola développe avec finesse et mordant ce qu'il avait déjà initié précédemment, continuant sur sa lancée sociale, à mi-chemin entre un optimisme authentique, presque légitime, comme s'il voulait encore croire en l'humanité, et un pessimisme des plus affolants, criant de vérité, sur les moeurs de son temps, les pratiques politiques et sociétales mises en place par un gouvernement nécrosé, détruit en son sein. Des usages qui, malheureusement, résonnent encore de nos jours et produisent un écho troublant en nous.

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En résumé, L'Assommoir n'est rien de moins qu'un coup de coeur ! Tout comme les précédents volumes, il décrit à sa manière un point vital, névralgique, central, des existences passées et des systèmes révolus. Émile Zola m'impressionne et me fascine toujours autant, de par sa dextérité, sa franchise, ses analyses pertinentes. Quitte à me répéter, autant le faire pour conclure cette chronique et vous dire à quel point Les Rougon-Macquart est une série littéraire, un classique qui mérite d'être lu, relu et transmis dans son entièreté.

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Détails sur ce livre :

L'Assommoir, publié aux éditions Le Livre de Poche

Auteur : Émile Zola

Nombre de pages : 576 pages

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Je vous dis à bientôt pour un prochain article et je vous souhaite de faire de belles lectures.

Sue-Ricette

coup de coeur

Posté par Sue-Ricette à 19:56 - Commentaires [16] - Permalien [#]
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